« Selon vous, la liberté, c’est le Diable » : Divinité et subordination dans la pensée anarchiste

Original : Jules Elysard. “Liberty, for you, is the Devil”: Divinity and Subordination in Anarchist Thought. Traduit par Decarnelle Rémi.

« Viens ! Satan, viens, le calomnié des prêtres et des rois, que je t’embrasse, que je te serre sur ma poitrine ! » Pierre-Joseph Proudhon (1858).

Dieu, dans presque toutes ses incarnations dans les religions monothéistes, représente la forme d’autorité ultime. La création doit respecter les règles de son créateur ou craindre le jugement éternel. C’est un thème richement débattu dans les cercles anarchistes, si bien que certains peuvent se demander d’où vient leur opposition. Au cours de l’histoire, de nombreuses raisons ont mené les anarchistes à faire de l’État et de l’Église leurs ennemis. Au-delà des agissements de l’Église ou de tout autre groupement religieux par le passé, le concept même de Dieu tel qu’admis communément les oppose à la religion.

Pour commencer, le jugement de Dieu est binaire : bien ou mal, enfer ou paradis, noir ou blanc. Le gris n’a pas sa place dans cette configuration, alors que c’est la couleur qui symbolise le mieux l’humanité. Dieu est la forme d’autorité suprême. Mikhaïl Bakounine écrivait en 1882 : « Si Dieu est le maître, l’homme est esclave. Alors qu’il n’est capable ni d’invoquer la justice et la vérité ni de jouir de la vie éternelle par lui-même, il ne peut atteindre ces idées que par la révélation divine. »

Dès lors, Dieu devient le panoptique ultime. Il observe les moindres faits et gestes de ceux qu’il a créé, sans que ceux-ci ne puissent l’observer en retour Non seulement il est omniscient, mais il (car oui, Dieu a un genre) peut émettre un jugement. La description que fait Foucault du panoptique fait écho à cette oppression perpétuelle : « L’inspection fonctionne sans cesse. Le regard partout est en éveil. » Dieu voit et juge sans limite

Mais sur quels critères juge-t-il ses créations ? Obéissance, vénération, et sacrifice, la trinité de la dévotion. Les autoritaristes désirent la même chose du peuple. Est-ce vraiment si surprenant ? Dieu est le roi des rois. Il prêche la foi, et non l’incrédulité. L’autorité répondant au modèle panoptique nous propose un ordre ne laissant aucune place au refus.

« [Pour Dieu,] l’homme n’est qu’une créature, un jouet, profondément religieux dans sa conscience, mais athéiste dans ses croyances. La suprématie de Dieu est une mutilation pour l’humanité : c’est l’athéisme. » Proudhon (1847).

La conception de Dieu prend racine très profondément dans le cœur de l’humanité. Non seulement sa conceptualisation divise les hommes en deux catégories, c’est-à-dire ceux qui vivent en harmonie avec leur divinité, et ceux qui sont rejetés, mais elle renforce en plus le mythe selon lequel l’autorité donne naissance à l’ordre. Un mythe qui nous laisse penser qu’un ordre divin et sacré existe dans notre monde matériel. L’égoïste Max Stirner (1844) résume l’idée :

Celui qui croit aux spectres n’admet pas plus la venue d’un monde supérieur que celui qui croit à l’esprit, et tous deux cherchent derrière le monde sensible, un monde suprasensible. En somme, ils créent un autre monde auquel ils ont foi, et cet autre monde né de leur esprit est un monde spirituel : leurs sens ne saisissent et ne savent absolument rien d’un monde autre, hors des sens, leur esprit seul y vit.

Il est donné la priorité à la construction sociale du monde spirituel plutôt qu’à celle du monde matériel véritable.

Les doctrines théistes sont en opposition avec la réalité : l’ordre social donne naissance à l’autorité, et non l’inverse. L’autorité, le droit d’acquérir le pouvoir, est le fruit de la construction sociale. Ce n’est pas Dieu, mais l’homme, qui a initié l’autorité dans la société.

« Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la cause, la raison, l’arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses : le monde ne fut plus rien, il fut tout ; et l’homme, son vrai créateur, après l’avoir tirée du néant à son insu, s’agenouilla devant lui, l’adora et se proclama sa créature et son esclave. » Bakounine (1882).

Dans Ecology of Freedom (œuvre non traduite, 1982), Murray Bookchin défend l’idée que l’émergence d’une forme d’autorité et d’une religion organisée sont concomitantes. Ceux qui ont été les premiers à prétendre pouvoir combler le fossé entre le monde matériel et le monde divin ont été ceux qui ont pu exercer leur autorité sur d’autres individus. Bookchin déclare que le « shaman est la personnification de l’État naissant. » En 1882, Bakounine tenait déjà le même propos : « Qui dit révélation, dit révélateurs […] et ceux-là une fois reconnus comme les représentants de la Divinité sur Terre, comme les saints instituteurs de l’humanité, élus par Dieu même pour la diriger dans la voie du salut, doivent nécessairement exercer un pouvoir absolu. » Le prétendu pouvoir de communication avec le monde divin du shaman le place au sommet de la société.

De l’apparition d’individu « à l’inspiration divine » émerge inévitablement une structure autoritaire légitimée par sa nature sacrée. Le rôle de cette structure se nourrissant de la foi du peuple est de le gouverner. Benjamin Tucker disait :

« Dieu, pour être Dieu, se doit d’être une force directrice. » Son gouvernement ne peut être dirigé directement par des individus, pour des individus, et au travers d’individus : si cela venait à se produire, l’individualité serait immédiatement anéantie. Par conséquent, le gouvernement de Dieu, s’il est réellement dirigé, doit l’être par ses vicaires sur Terre, c’est-à-dire les dignitaires de l’État et de l’Église.

Tandis que le droit divin des rois a été consciencieusement décapité, le droit divin du gouvernement persiste. Tout comme le gouvernement, la religion repose sur la foi et l’autorité. Son existence est imposée sur tous les individus vivant au sein d’une nation, sans aucune approbation au préalable de leur part. L’héritage de Dieu perdure à travers l’État. L’État arbore toujours la trinité de la dévotion : obéissance, vénération, et sacrifice.

Et selon les mots du célèbre Renzo Novatore (1924) :

Nous sommes les grands iconoclastes du mensonge.

Et tout ce qui est déclaré « sacré » est un mensonge.

Nous sommes l’ennemi de tout ce qui est « sacré ».

Selon toi, une loi est « sacrée », une société est « sacrée », la morale est « sacrée », une idée est « sacrée » !

Par le déni de toutes les divinités et du « sacré », les anarchistes refusent de se soumettre à la construction sociale. Ils mettent en lumière le besoin de l’appui individuel pour rendre légitimes les structures sociales. Sans le soutien de chacun, la foi et la force deviennent les seuls moteurs de l’État, tout comme ils l’étaient pour la religion il y a des milliers d’années. C’est pour toutes ces raisons que j’embrasse la pensée de Proudhon quand il dit en 1851 « Aidez-moi, Lucifer, Satan, qui que vous soyez, démons opposés au Dieu de mes ancêtres ! Je serai votre porte-parole, et je ne vous demanderai rien en retour. »

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