L’individualisme tourné vers l’abolition du soi

Frank Miroslav. Article original: Individualism Towards Abolition of the Self, 17 decembre 2019. Traduction française par br’er leuk.

Un des termes les plus détourné dans le discours politique d’aujourd’hui est l’individualisme.

Quand les gens parlent d’individualisme, iels tendent à amalgamer deux types d’individualisme et à les présenter comme inséparables. Le premier est l’individualisme éthique qui voit l’individu comme la considération éthique la plus importante. Le deuxième est l’individualisme méthodologique qui voit l’individu comme le siège de l’agence1 et ainsi comme l’unité d’étude la plus pertinente. Dans la tête de beaucoup de personnes de gauche et libéraux, les deux sont assimilés l’un à l’autre. Et dans cela on trouve, de manière implicite, l’idée qu’une fois qu’un processus analytique se focalise sur les individus et leur comportement on va forcément s’orienter vers un égoïsme étroit ou un nationalisme qui prône une individualité sociopathique ou bien la défense d’un groupe arbitraire excluant tous les autres.

Je pense qu’un tel amalgame est profondément faux et la source de beaucoup des confusions entre moyens et fins qui sévissent dans notre société.

Pour commencer, l’individualisme méthodologique n’introduit pas de jugement de valeur et n’ignore pas l’influence d’impacts systémiques plus larges sur le comportement des individus. Il demande simplement que l’on ne grossisse pas trop le trait lorsque l’on identifie les oppressions structurelles variées dans le monde. Les diverses oppressions qui surviennent à une échelle systémique ne se produisent pas de manière uniforme. Mais elles se manifestent plutôt de manières très hétérogènes qui évoluent à travers le temps alors que les parties impliquées interfacent les unes avec les autres et que le monde environnant change. Des points de référence communs entre les luttes peuvent bien sûr être trouvés, mais des récits simplistes sur l’inévitabilité de dynamiques variées mènent à des solutions simplistes, ce qui encourage des solutions autoritaires car les seuls environnements où les solutions autoritaires fonctionnent bien sont les environnements simples.

L’individualisme méthodologique n’est ainsi pas l’ami des divers nationalismes parce qu’il décompose les identités de groupe apparentes. L’emphase sur l’individu comme siège de l’agence1 signifie un focus, non pas sur un contexte particulier dans lequel l’individu est submergée, mais plutôt sur sa capacité à traiter l’information entrante, à émettre à son tour de l’information utile, et à filtrer les personnes avec qui elle interagit. Des filtres naïfs, qui rejettent les idées sur la base de leur origine, constituent une approche ridiculement simple qui nous donne par exemple des politiciens nationalistes appelant à une interdiction des « chiffres arabes ». Une diversité de points de vue, de modes de réflexions et d’expériences de vie amène également des bénéfices réels à la résolution pratique de problèmes. Les heuristiques simplistes peuvent être reconnues comme utiles afin de convaincre les masses, mais en termes pratico-pratiques elles sont bien moins efficaces.

Il est alors clair que l’individualisme méthodologique compromet la notion d’identité statiques. Si l’on valorise quoi que ce soit en dehors du fait de maintenir ces identités, alors il devient clair que sur n’importe quelle échelle de temps on va probablement réduire nos standards de pureté identitaire afin de pouvoir accomplir ce qu’on veut voir se réaliser. Un exemple évident de cela c’est les nationalistes, qui parlent du fait de vouloir avoir une culture homogène, tout en embrassant les bénéfices économiques de l’immigration lorsqu’il est temps de revenir à la réalité.

Mais quand est il de ces autocrates ou autocrates-en-devenir qui adoptent joyeusement n’importe quel drapeau tant qu’il leur promet du pouvoir ? Est-ce que l’individualisme méthodologique n’est qu’un outil de plus pour eux ?

Pas exactement. Certaines personnes de gauche affirment que l’individualisme méthodologique est un outil orienté vers ces fins-là parce qu’iels pensent qu’il encourage l’atomisation et la déconnexion des individus. Ceci est faux. L’individualisme méthodologique conclus que la meilleure manière de réaliser des tâches n’est pas d’isoler les individus, mais de traiter chaque individu comme une node unique qui est le mieux servis par elle-même et le réseau plus large auquel elle appartient lorsqu’elle a la liberté de trouver les connexions les plus utiles par elle-même.

L’individualisme méthodologique va également à l’encontre de l’arrogance de beaucoup des personnes s’identifiant comme des individus uniques. Il est évident que certaines personnes ont des talents peu communs ou une expérience qui peut contribuer aux autres mais le propos n’est pas de regarder ce que chaque individu peut faire seul, mais plutôt ce qu’un réseau peut faire. Dans certains cas, avoir des individus talentueux qui explorent les frontières de la connaissance peut servir. Mais s’iels ne peuvent pas intégrer ce qu’iels savent ou peuvent faire avec le reste d’entre nous alors on se retrouvera avec les problèmes habituels de la centralisation, peu importe à quel point l’individu est talentueux. Aucun individu seul ne peut tout comprendre partout tous le temps et donc la coopération devient une stratégie victorieuse dans un monde incertain pour de nombreuses raisons.

L’individualisme méthodologique ne va pas seulement à l’encontre de l’intérêt personnel étroit, en définitive il pointe également vers la dissolution des barrières entre l’individu et le reste du monde. Si la principale raison de se préoccuper des individus est que ce sont les sièges les plus dynamiques et réactifs de l’agence1 et du traitement de l’information dont nous ayons conscience, alors il semble raisonnable de vouloir augmenter cette agence et cette capacité de traitement d’information. Une manière évidente de faciliter ceci est d’augmenter le type de feedback2 que chaque individu peut recevoir. Actuellement, nous interfaçons avec beaucoup de systèmes complexes de manières incroyablement rudimentaires, et avons une vision d’ensemble seulement sous la forme d’abstractions mathématiques. Notre capacité à comprendre le monde et à comprendre les uns les autres est bien sûr limitée par nos sens. Des technologies qui nous donnent une compréhension plus intuitive de la réalité pourraient grandement améliorer notre capacité à comprendre des dynamiques que nos sens de base ne peuvent pas atteindre. Créer une synesthésie artificielle est une part essentielle de la science, après tout, et étendre nos capacités de ce côté-ci ne peut qu’être un positif. Pareillement, les technologies qui nous donnent une compréhension plus intuitive de ce que les autres savent permettraient une communication bien plus rapide entre individus, avec pour résultat des capacités de coordination sans précédents.

Bien que tout ces développements augmenteraient l’individu en tant que siège du traitement d’information, elles retireraient également petit à petit aux gens le sens d’un soi fixe. Maintenir la fiction d’un soi unifié et cohérent lorsque l’on est capable d’étendre et de contracter nos sens à volonté et de ressentir ce que d’autres ressentent sera bien plus difficile lorsque le feedback2 sera aussi direct. Augmentez le nombre de connexions entre deux réseau et ils vont fusionner petit à petit.

Maintenant bien sûr ces outils technologiques seront propres à être exploités par des acteurs malveillants. Les autoritaires qui veulent séparer l’humanité en des tribus distinctes vont sauter sur l’opportunité de brancher leurs groupes particuliers ensemble. Ceux qui ont peur de l’insubordination vont se délecter de la chance de surveiller des dissidents potentiels avec une fidélité sans précédent. Et bien sûr les biotechnologies débloquent de nouveaux mécanismes pour torturer et briser les corps. Les possibilités ne viennent pas sans risques sévères.

Mais même face aux régimes autoritaires cherchant à nous contrôler de manières inédites, il reste de l’espoir. Une humanité manipulée au service d’un souverain est clairement incapable d’être aussi flexible que des masses réseautées4 s’associant volontairement afin de poursuivre un but commun. Des lignes arbitraires tracées entre des populations limitent clairement les nouvelles connexions qui peuvent être faites entre des individus. La seule puissance de traitement n’est pas suffisante pour compenser des intrants3 merdiques, une structuration épistémique merdique et la restriction délibérée de l’agence1 individuelle qui seront nécessaires pour un contrôle du haut-vers-le-bas. Et si l’opposition avait accès à une technologie similaire, elle aurait tous les bénéfices de l’organisation de réseau multipliée au moins par un ordre de magnitude et pourra faire bien plus avec bien moins. Même face à un autoritarisme plus puissant que quoi que ce soit observé auparavant. Il y a encore des raisons d’être optimiste.

Je laisserai le soucis de comment nous devrions approcher la question des agents dans un tel monde aux philosophes, mais il me semble clair qu’un individualisme méthodologique suffisamment radical pointe vers la destruction, au minimum, du soi égoïste étroit, focalisé sur son propre bien-être, si ce n’est la notion même de l’individu distinct.


Notes :

1. Agence : « agency » dans le texte original. En france le terme d’agence (ou agentivité) est malheureusement peu utilisé de la manière qu’on le voit déployé en anglophonie, en français on a l’habitude de prendre « agence » comme un terme synonyme d’organisation mais il peut également servir à désigner la capacité d’action d’un individu, sa liberté d’action.

2. Feedback: « feedback » dans le texte original, parfois traduit en « rétroaction » en français, désigne un processus où les intrants et sortants d’un processus forment une boucle.

Pour un exemple simplifié à l’extrême : je dis à quelqu’un que j’ai quelques inquiétudes par rapport à un événement, cette personne renchérit en m’informant d’autres aspects de l’événement en cours ce qui augmente mon inquiétude.

Dans cette situation je suis le système qui a émis de l’information, ce qui a eue pour effet que je reçoive de l’information de l’extérieur, ce qui a accentué quelques aspects de mes processus en cours (mon inquiétude).

3. Intrant : « input » dans le texte original, se dit des choses que l’on introduit dans un système (par opposition à un extrant/sortant), exemple : une usine à chaise a pour intrant du bois et pour extrant des chaises. Un ordinateur a pour intrants un ensemble de données et pour sortants un autre ensemble de données.

4. Réseauté : Des éléments sont réseautés quand ils sont liés les uns aux autres et forment un réseau. C’est à dire quand différentes nodes(nœud, sommet) sont connectées les unes aux autres.

Anarchy and Democracy
Fighting Fascism
Markets Not Capitalism
The Anatomy of Escape
Organization Theory