Le futur du proudhonisme numérique

Original : Frank Miroslav. The Future of Digital Proudhonism. Traduit par Decarnelle Rémi.

Le dernier article de Gavin Mueller consultable sur le journal en ligne boundary2 intitulé « Le proudhonisme numérique » est une critique marxiste de ce que Mueller décrit comme étant le « proudhonisme numérique », un terme sans substance pour ceux qui pensent que la technologie réduit les inégalités entre les classes sociales. Le proudhonisme numérique n’est pas une idéologie formelle, mais plutôt un courant de pensée mineur porté par une multitude d’individus qu’on retrouve dans l’ensemble du spectre politique. Pour Mueller, le proudhonisme numérique est la pensée non officielle de ceux pour qui abolir la propriété intellectuelle est un moyen de destruction des concentrations de richesse ainsi que des structures injustes du pouvoir dans notre société C’est d’après lui une position procapitaliste, ou du moins qui se prête à la récupération par les capitalistes. En effet, il affirme que plusieurs des composantes de la pensée sont bienveillantes vis-à-vis du capitalisme.

Le premier problème concerne les proudhonistes numériques qu’il décrit : ils sont tous originaires de milieux économiques et politiques différents. Pour rendre mon analyse moins confuse, je ne parlerai que des principaux penseurs politiques de gauche qu’il mentionne dans son essai ; les autres issus de la droite et du centre ne se soucient pas de mettre fin au capitalisme. Cependant, rétrécir le champ de notre étude à ce petit groupe ne la rend pas pour autant plus simple.

Voici une rapide présentation de leurs convictions :

  • Cory Doctorow est une sorte de penseur libertarien ordinaire de gauche, il entretient ouvertement l’idée d’établir une économie planifiée.
  • Paul Mason se décrit comme un « social-démocrate radical » qui voit l’intervention du gouvernement dans les secteurs financiers et énergétiques comme un facteur vital lors de la transition vers une société postcapitaliste ; il préconise également des réformes comme la création d’un revenu universel de base.
  • Enfin, Kevin Carson est un anarchiste « tout court » désirant que l’activité économique ait le moins de liens possible avec la sphère monétaire, tout en admettant l’utilité des marchés pour coordonner les activités.

Pourtant, même inspiré par la pensée complexe de ces individus, Mueller a tort sur la nature essentielle des rapports entre la propriété intellectuelle et le capitalisme moderne. Son ignorance des mécanismes du capitalisme est révélée quand il affirme que le capitalisme sans la propriété intellectuelle serait « le capitalisme tel que Marx l’avait exactement décrit ». Une telle affirmation révèle un profond manque de compréhension de l’économie moderne. Aujourd’hui, les sources de profits primaires ne sont plus générées via l’appropriation de la plus-value produite par les ouvriers, mais plutôt par l’obtention de diverses rentes exploitant l’activité économique.  Bien que les sources de ces rentes proviennent pour l’essentiel de la possession de biens privés, les plus lucratives sont en fait la rente financiarisée de produits ou de services, et bien sûr la propriété intellectuelle.

Je serais curieux de connaître le modèle économique des entreprises évoluant dans la société sans propriété intellectuelle imaginée par Mueller. Au débotté, je suis capable d’affirmer que la propriété intellectuelle débarrassée des contraintes légales annihilerait l’industrie du divertissement et du logiciel, et mettrait à mal celle du matériel informatique, ainsi que de la biotechnologie ; et ça ne serait que les effets à court terme. Oui, l’agriculture, les manufactures, le commerce, la production d’énergie, tout cela resterait sous le contrôle des capitalistes, mais refuser d’appliquer les lois relatives à la propriété intellectuelle provoquerait le plus grand transfert de richesse que l’humanité ait jamais connu ; il serait rendu possible tout simplement par le refus de condamner ceux qui enfreignent la loi. À l’inverse de la propriété de biens privés, qui peut être protégée sans l’aide de l’État, la propriété intellectuelle sans régulation peut rapidement nous échapper.

Mueller affirme ensuite que la concentration des marchés est un processus naturel, mais ne le justifie que grâce à la théorie de Marx vieille de 150 ans. Cependant, comme nous l’avons vu, le capitalisme moderne se nourrit des rentes, elles-mêmes alimentées par les pénuries artificielles organisées par l’État, ce qui prouve que le marxisme orthodoxe comme outil d’analyse du capitalisme moderne est terriblement dépassé. Le dénigrement des théories de Kevin Carson comme « des fantaisies risibles » prouve le manque d’attention portée à son analyse rigoureuse et radicale du capitalisme moderne et de ses diverses alternatives. Lorsqu’il propose sa vision de la production de biens de consommation dans un monde dominé par le proudhonisme numérique, Mueller mélange la vision (libérale) de Chris Anderson, qui imagine des artisans envoyer des fichiers CAO aux fabricants pour qu’ils produisent ensuite à leur tour les objets dessinés sur ces plans, avec l’approche de Kevin Carson, bien plus radicale.

En effet, Carson n’est pas seulement contre cette approche économique pour des raisons éthiques, il l’est aussi pour des raisons économiques ! La critique que Mueller formule sur sa pensée néglige entièrement son raisonnement extrêmement détaillé à propos des raisons d’adopter à nouveau un modèle de production locale et collectif. Sa vision n’est pas le fruit d’un rêve du retour à l’autosuffisance comme au Moyen Âge, de la paralysie délibérée de la production économique pour réaliser les fantasmes des trublions de l’ère de l’information, elle est plutôt le résultat d’une analyse radicale sur le fonctionnement des marchés, tournés délibérément vers la production et la vente de masse, pour servir l’État et le Capital. Kevin Carson a montré de manière indiscutable pourquoi le modèle de production en usine n’était viable qu’au XXsiècle grâce à la présence très forte de l’État dans l’économie, en plus d’être favorisé par la suprématie des États-Unis dans le contexte de l’après-guerre. Tout ceci a facilité son exportation dans le reste du monde1. L’amalgame d’une analyse radicale avec celle de Chris Anderson, qui écrit à l’attention des masses populaires, est indubitablement fallacieux.  

Mais ça ne veut pas pour autant dire que la critique marxiste est complètement dépassée. Je pense que certains de ses arguments sont toujours pertinents, notamment les éléments de réponses apportées sur la question des industries fortement capitalistiques, comme les fabricants de semi-conducteurs, ou les technologies avant-gardistes telles que les nanomachines ou les réacteurs nucléaires modulaires au thorium, qui ont tendance à être plutôt chers à l’origine. Ce type de technologie pourrait être la cause des concentrations économiques incontrôlables que craignent les marxistes. Affronter le problème sera vital si l’on veut progresser ; j’aimerais beaucoup que ces questions prennent plus d’importance dans les débats entre anarchistes. Malheureusement, la réponse formulée par Mueller et inspirée des dogmes marxistes n’apporte presque rien de nouveau au débat. Ce n’est pas parce que les concentrations économiques sont possibles qu’elles se réaliseront. Les libertariens ont dévoué une grande partie de leur temps à étudier la variété des mécanismes capables de mettre à mal les tendances d’accumulations, ainsi que les méthodes qu’emploie l’État pour étouffer ces contre-pouvoirs, en faveur du Capital.

Mueller n’a pas entièrement faux non plus. Une de ses suggestions est très intéressante : « les créateurs devraient se regrouper avec les autres sur la chaîne de production afin d’être considérés comme des travailleurs, plutôt que de s’éparpiller dans des groupes hétéroclites de producteurs. Ainsi, ils pourront former des organisations, comme des syndicats, et porter leur parole au niveau politique. »

Bien que cette proposition néglige le potentiel de décentralisation du travail numérique, il y a largement matière à critiquer les « artisans numériques » qui utilisent des outils électroniques pour travailler, et ont un impact négatif sur les pays où ces outils sont créés, ou détruits. Comment le hacker anarchiste cryptant ses données ou élaborant un drone pour déjouer la police peut-il tenir compte des ouvriers produisant le matériel de pointe sur lequel il travaille ? Ouvriers qui, dans la plupart des cas, évoluent dans un cadre de travail désastreux et sont exposés à des toxines environnementales. Répondre à ces questions est tout à fait pertinent.

Même ici, la critique proudhoniste de la propriété intellectuelle est appropriée ! Le matériel électronique moderne n’a pas été conçu pour être recyclé convenablement, ni même pour être amélioré. Nous n’avons pas de technologies modulaires combinables selon notre volonté : nous devons travailler avec les outils qui nous sont imposés. L’état actuel du marché est largement influencé par les lois relatives à la propriété intellectuelle, qui rendent illégale la modification des technologies, tout en rendant plus compliqué pour de nouveaux acteurs de produire des technologies plus durables. Il est impossible d’ignorer l’influence de ces dynamiques sur la structuration des économies dans nos sociétés.

Un autre argument de Mueller montre qu’il n’a effectué que des recherches basiques, car il avance très douteusement que « la révolution est silencieuse ; elle ne nécessite aucune grève ou confrontation avec les capitalistes. » Cependant, Kevin Carson, en tant qu’anarchiste, a bien sûr écrit un nombre incalculable de pages sur la lutte contemporaine entre l’État et le Capital. Il a également proposé une excellente vue d’ensemble sur les différents points de vue des philosophes sur la nature des futurs conflits connectés2. Il sera nécessaire de nuancer les propos avancés car ils ne sont ni exhaustifs ou gravés dans le marbre : le futurisme est un art et non une science. Néanmoins, cela reste un argument de taille en faveur de l’organisation de forces en réseaux décentralisés qui auraient la capacité de faire face à des forces structurées hiérarchiquement, bien mieux équipées et beaucoup plus importantes. Évidemment, il voudrait éviter que la poursuite d’un monde meilleur s’accomplisse sans conflit direct, mais dire qu’il en rejette la possibilité est risible.

À mon avis, les solutions proposées par Mueller n’apportent rien de nouveau. Appeler au « contrôle démocratique » du travail numérique est une belle plaisanterie, mais à quoi cela ressemblerait si ça devait se produire ? Les problèmes administratifs observés sur les réseaux sociaux comme YouTube et Twitter ne sont pas survenus de par leur manque de démocratie, mais plutôt à cause de leur taille. Je fais encore moins confiance aux réseaux sociaux nationaux « démocratiques » qu’aux monopoles privés. De surcroît, qu’est-ce que ça veut dire, contrôler démocratiquement les moyens de productions de contenu culturel ? Avons-nous réellement besoin d’une supervision démocratique pour de création d’outils comme GIMP ou Audacity, qui sont déjà modifiables au gré des utilisateurs ? Pour donner un exemple où la socialisation est même plutôt appropriée, les producteurs de films hollywoodiens gourmands en effets spéciaux se reposent en majorité sur des employés pour créer ces effets à l’aide d’outils physiques peu coûteux en comparaison3. Qu’est-ce que signifie socialiser les outils quand le coût le plus important n’est pas le matériel mais la main-d’œuvre ? La réponse d’un proudhoniste numérique serait de donner l’accès à ce matériel à tous, de rendre libre tous les logiciels, et de laisser chaque individu s’organiser de la manière qu’il souhaite. Les processus de calcul intensif pourraient être partagés entre des superordinateurs ou des grappes de réseaux selon un emploi du temps donné. La solution de Mueller, qui repose sur des « syndicats et des partis politiques » n’est pas seulement abstraite, elle ignore également tout ce qui a été accompli auparavant à travers des actions directes comme la création de logiciels libres ou inversement le piratage de logiciels privés ; en d’autres termes, la saisie des moyens de production.  Bien entendu, il est probablement possible de créer un espace où les partis, mais aussi les institutions, peuvent ouvrir des portes que des individus seuls ne peuvent ; idéalement, nos pratiques devraient préfigurer au mieux le monde tel qu’on l’idéalise. Essayer d’appliquer une solution datant du XIXe au XXIsiècle entraîne bien des problèmes.

Mais ce n’est rien quand on lit la comparaison risible établie par Mueller entre le proudhonisme numérique et le fascisme moderne, coupables par association. Dans son paragraphe le plus irréel, il affirme :

« Proudhon et ses idées correspondent à l’idéologie dominante autour du Bitcoin et des autres cryptomonnaies : les problèmes économiques sont causés par des manipulations conspirationnistes des monnaies “fiduciaires” orchestrées par les gouvernements et les organismes financiers comme la Réserve fédérale américaine. À la lumière des récentes analyses qui suggèrent que le Bitcoin fonctionne moins comme un moyen d’échange que comme une formation sociotechnique à laquelle sont associées une série d’idées erronées de droite sur l’économie, et que des groupes fascistes actuels utilisent ces monnaies pour financer leurs activités, il est clair que le proudhonisme numérique a trouvé sa place aux côtés des idéologies réactionnaires. Historiquement, cela était également vrai en ce qui concerne les travaux de Proudhon. Comme Zeev Sternhell le mentionne, les membres d’une organisation politique française du début du 20siècle appelée Le Cercle Proudhon étaient captivés par l’opposition de Proudhon à Marx, son dégoût de la démocratie, et son antisémitisme. D’après Sternhell, ce groupe a influencé la pensée protofasciste française. »

Je m’attendrais plutôt à voir ce genre d’amalgame farceur et de réflexion bateau dans une vidéo d’InfoWars ou dans un article de Breitbart, et non pas écrit par un académicien marxiste pour une foutue revue révisée par des pairs. Tout d’abord, suggérer que les proudhonistes numériques orientés ouvertement à droite (Mason, Carson et Doctorow) « se placent sans trop de souci » à côté des idéologies les plus réactionnaires est absurde.  Mason et Carson ont écrit des guides stratégiques détaillés sur les moyens de combattre les dernières réapparitions d’idéologies réactionnaires en Occident. Ensuite, Doctorow est un vétéran des libertés technologiques au sujet desquelles nous sommes tous concernés, et c’est une des personnalités les plus en bute à la « guerre à l’informatique ». Si pour Mueller cela équivaut à du fascisme, j’aimerais entendre ce qu’est pour lui une position agressive.

Enfin, il faut noter que Proudhon n’était pas un fervent partisan de l’étalon or, son opinion sur la monnaie était plus proche de celle de David Graeber que des libertariens : que la monnaie est créée à partir de la dette, plutôt qu’à base de produits finis ayant une valeur intrinsèque. Ceux dont les idées se rapprochent le plus de la tradition intellectuelle de Proudhon, comme beaucoup au C4SS, n’ont pas accepté le Bitcoin sans critique. Depuis que cette technologie est apparue, le Centre a publié des critiques du Bitcoin (et des cryptomonnaies en général) écrites par des individus venant de tous les horizons. Bien que le Centre n’ait aucune position fixe sur le sujet, de nombreuses personnalités ont mis en exergue le besoin de proposer diverses options dans le futur.

Examinez l’analyse du problème du Bitcoin par Kevin Carson :

« Mais ce qui est plus important que la question de la sécurité et de la transparence de l’État c’est celle du […] rôle fondamental du Bitcoin en tant que réserve de valeur et sa capacité à mimer l’économie. Donc, si aucune des deux parties n’a de Bitcoins lors de la transaction […] il n’y a aucune source de liquidités pour des échanges de services entre eux […] C’est mal adapté aux principes primordiaux des monnaies alternatives : fournir une monnaie d’échange entre les individus membres d’une même économie locale, membres qui ont besoin de transformer leurs services en pouvoir d’achat dans un environnement économique stagnant et dans lequel il n’y a pas d’argent4. »

De même que la critique de William Gillis sur l’approche actuelle des cryptomonnaies :

« L’objectif implicite d’une devise forte est aussi irraisonnable que celui d’un syndicat surpuissant. Une monnaie unique mondiale n’arrivera jamais à satisfaire aux critères de confiance et de réputation ordinaires, et à échapper aux réalités humaines sur laquelle elle repose ; les instabilités masquées seront toujours là. Introduire sur le marché des devises parallèles concurrentes, façonnées d’après le rêve de la devise universelle, ne règle en rien le problème. »

J’ai tendance à penser que des systèmes basés sur la facilité d’échange des données personnelles tendrait à l’établissement d’un modèle fédéral rhizomatique où chaque groupe, collectif ou association évoluerait en utilisant sa « devise » respective, imaginée pour être reconfigurée dynamiquement, assistée par des protocoles de routage traitant de la topologie du réseau à la volée pour les transactions individuelles, tout en conservant des informations beaucoup plus ciblées sur les protocoles de confiance et de réputation.

Cette analyse est sûrement absente de la pensée vulgaire des libertariens qui se sont tournés, ou vont se tourner, vers l’extrême-droite, car ils ont tendance à penser que toute ressource rare comme l’or ou les cryptomonnaies devient naturellement une devise.

Or tout ceci est théoriquement et empiriquement faux ! Comme Graeber l’a décrit en détail, le crédit produit de la monnaie est entièrement fondé sur la confiance, et ainsi intensément subjectif. En ce qui concerne les métaux précieux Chris Shaw a montré que ces prétendues devises universelles comme l’or ne sont pas le fruit d’une convergence d’individus vers une solution unique, mais au contraire le résultat de son imposition par l’État grâce au contrôle des stocks d’or et de la manipulation de sa valeur pécuniaire par des taxes contraignantes. Imposer une devise à une population par des taxes contraignantes détruit ce qui aurait pu devenir un écosystème organique de confiance, pour avoir à la place un système rigide et statique dont le but est de consolider le pouvoir mis en place, et échoue de manière catastrophique.

L’analyse du croisement de la confiance avec le contrôle et son influence sur le fonctionnement des devises manque cruellement à l’analyse marxiste moderne du capitalisme. Les marxistes supposent que la concentration des marchés est a priori due à la simplification des dynamiques de concurrence jusqu’au point où on ignore non seulement les problèmes liés à la devise, mais le rapport entre des forces entropiques qui, en temps normal, devraient compenser en partie les concentrations, notamment sur les problèmes plus larges du manque de confiance, de la circulation des informations, des barrières à l’entrée, de coordination, du manque de moyens ne relevant pas du marché pour répondre aux besoins, etc. Le plus ironique est que la simplification marxiste du marché aux dynamiques décrites dans Le Capital limite radicalement l’analyse, de la même manière que l’économie néoclassique repose sur des acteurs hautement rationnels et néglige les conséquences environnementales. Échouer à prendre en compte les dynamiques économiques qui pourraient nuire à la tendance des concentrations par la création d’institutions de grande taille devient de plus en plus coûteux. Les Marxistes deviennent épistémologiquement aveugles face à une série entière de dynamiques essentielles à la théorisation d’une économie non capitaliste.

Nous devrions tous absolument débattre de ces dynamiques ! En 2019, nous pourrons heureusement lire Fully Automated Luxury Communism d’Aaron Bastani (Un communisme de luxe entièrement automatisé) et The People’s Republic of Wal-Mart (La République Populaire de Wal-Mart) de Michal Rozworki, qui tous deux affirment qu’une économie socialiste non marchande est possible, la définissent, et expliquent son fonctionnement théorique. Phillips et Rozworki vont examiner spécifiquement le problème du calcul économique à l’aide d’un logiciel de management interne d’Amazon et Wal-Mart (qui ont toutes deux une économie interne plus importante que celle de l’URSS à son apogée). Il y a de bonnes raisons de penser que ces réflexions autour des mécanismes de distribution ne seront pas seulement des sujets d’étude pour club socialiste universitaire ou des documents de réflexion jacobinistes, mais pourraient aussi en réalité influencer la politique des partis de gauche en occident. Par exemple, John McDonnell, chancelier du Cabinet fantôme, a animé, en partenariat avec le parti travailliste britannique, une série de conférences traitant des nouvelles visions économiques pour le 21siècle. Même si des conférenciers supposés être des sociaux-démocrates comme Joseph Stiglitz, Yanis Varoufakis, et Mariana Mazzucato étaient présents, il était aussi possible d’y écouter des radicaux comme Paul Mason et Nick Srnicek qui se sont longtemps battus pour mettre fin au capitalisme. Par ailleurs, il y a de nombreuses raisons de penser que nous allons voir ces idées devenir de plus en plus populaires chez les intellectuels de gauche qui alimentent la pensée des autres partis politiques ou mouvements, tout comme la nouvelle droite réactionnaire a créé la figure du « mondialiste antimondialiste » qui s’est exporté sous plusieurs visages et idées à travers le monde. Nous pouvons observer la même situation chez la gauche, que ce soit chez l’élite avec les intellectuels ou les hommes politiques, que chez le peuple à travers les débats sur les réseaux sociaux et les forums (et bien sûr, les mèmes).

Comme il y a de très bonnes raisons de croire que théoriser de la sorte pourrait à un moment donné former la base d’une politique de gauche avenante, le Centre pour une société sans État (Center for a Stateless Society) et les critiques radicales qu’il a formulées sur les problèmes liés aux actions collectives doivent absolument devenir des sujets de discussion. Je suis totalement pour la comparaison du capitalisme moderne avec l’URSS (voir Capitalist Realism de Mark Fisher et Bullshit Jobs:A Theory de David Graeber), mais si le seul sujet de débat est de savoir si nous voulons que Jeff Bezos (un Jeff Bezos élu démocratiquement) ou qu’un vote de masse décide des orientations économiques, je serai extrêmement déçu. Les problèmes liés aux actions collectives sont intrinsèques à chaque société complexe et se reposer sur les techniques de management de technocrates/d’algorithmes ou sur l’engagement continu des assemblées locales n’aide nullement à rendre le monde attrayant.

Bien sûr, j’accepte toutes les analyses. Bien que je peux être en désaccord avec les idées de ces auteurs, je ne peux nier la richesse d’une étude sur le logiciel de management interne d’Amazon ou de Wal-Mart et avoir ensuite des discussions sur la façon dont elle pourrait être utile à répondre à certains problèmes liés aux actions collectives. La gauche de demain, à la fois optimiste et high-tech, est depuis plusieurs décennies malheureusement encore trop peu développée ; c’est pourquoi j’accueille chaleureusement son retour dans les débats

dans l’espoir que cette direction avant-gardiste ramène le marxisme au 21siècle   tant en termes de compréhension des possibilités technologique que de lignes de fractures idéologiques qui en émergent. L’amalgame marxiste du capitalisme et des marchés est la cause de siècles de confusion dont l’influence se fait encore ressentir aujourd’hui. Ce prétendu proudhonisme numérique est le début d’un mouvement allant au-devant de ces incompréhensions, ou qui les a peut-être déjà même résolues. Il reste à voir si le marxisme académique sera capable d’entreprendre la même démarche.

  1. Homebrew Industrial Revolution de Kevin Carson décrit comment la prétendue « économie d’échelle » a été encouragée grâce à l’intervention massive de l’État.
  2. Lisez le chapitre 3 de The Desktop Regulatory State, Networks vs. Hierarchies: The End Game, de même que Bring on the Drones!
  3. Le poste de dépense le plus important pour la production d’effets spéciaux à Hollywood est ou bien la main d’œuvre, ou bien le traitement informatique. Pour donner un exemple, le film Monsters University de Pixar, sorti en 2013, a nécessité la puissance de 2000 ordinateurs d’un centre de données, y compris 1 des 25 superordinateurs les plus puissants de l’époque pour sa réalisation. Chaque image a demandé 29 heures de calcul ! De Special Effects Aren’t Cheap: The Cost of CGI, Misk, Dan Martens.
  4. Kevin Carson, The Desktop Regulatory State, pg. 194
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